Critique de l’exposition : TransPédésGouines : Archives & créations contemporaines dans l’espace public, commissariat par Quentin De Vedelly
Dès l’entrée dans l’espace, quelque chose se manifeste : un mélange d’émotion, de lucidité et de résistance. On est frappé par la coexistence d’une pluralité de médiums. On se laisse alors balader d’une œuvre à l’autre. Et bien loin d’un accrochage figé, TransPédésGouines est un espace vivant, où les œuvres dialoguent avec les murs, les sols, et surtout, entre elles. On n’y observe pas simplement des œuvres, on y croise des présences, des voix, des fantômes et des filiations.
L’œuvre saisissante de Pascal Lièvre attire d’abord le regard par son éclat presque blingbling, ses paillettes rouges évoquant un univers festif, presque frivole. Mais très vite, le vernis brillant cède sa place à la gravité du propos : les noms des activistes du sida surgissent, et avec eux, la mémoire d’un combat douloureux et trop souvent oublié. Le spectateur traverse alors un basculement sensible, entre stupeur et recueillement. L’atmosphère se charge d’émotion, le temps semble suspendu, pris entre la solennité du deuil et la nécessité de la célébration. Chaque panneau se dresse comme une tombe sans corps, mais lourde de présence. Le geste artistique devient acte d’archivage et de réactivation : une manière de raviver des existences effacées et de tisser une généalogie de luttes. À la précision documentaire de la recherche répond la tendresse d’un geste mémoriel. L’œuvre rend hommage à celleux qui nous ont précédé·es, à nos ancêtres queer, militant·es, trop souvent disparu·es dans l’oubli mais qui continuent ici, symboliquement, à lutter à nos côtés.
À quelques pas, Audrey Couppé de Kermadec propose un autre type de mémoire : celle, brûlante, des traumas héréditaires. Nou ké lavé blès an nou n’est pas seulement une toile : c’est un rituel, une incantation. Plantes médicinales, cire, cheveux synthétiques… la matière elle-même devient soin, et le soin, œuvre d’art. Le geste pictural rejoint ici celui des guérisseur·euses, dans une tentative collective de cicatrisation. Il y a dans cette pièce une intensité palpable, qui dépasse la contemplation pour inviter à la participation émotionnelle.
Ce qui saisit, c’est l’absence de hiérarchie entre les médiums, les générations, les esthétiques. Des vidéos aux installations, en passant par les textes et les performances, tout coexiste, tout se relie. L’exposition ne cherche pas à « expliquer » les expériences queer, mais à réaffirmer leurs existence, et a réhabilité leur combats. On ressort touché·e, parfois ému·e aux larmes, souvent en colère, mais surtout renforcé·e dans l’idée que ces histoires, ces archives, ces créations doivent exister, circuler, s’incarner.