Aux seuils de la croyance
Hoyas Christophe, Hécate, Huile sur toile, 2021, 73×60 cm
La croyance, dans son sens le plus simple, désigne l’adhésion à des idées ou à des valeurs sans que la raison, l’expérience ou la démonstration ne les aient établies. Elle repose sur une confiance première, sur une parole, un récit, un mythe, indépendamment de toute preuve. Comme l’écrit Emmanuel Bourdieu, « la croyance précède toujours les expériences ou les arguments ». Dès que l’on produit des preuves, l’objet cesse d’être croyance : il devient vérité. Ainsi peut-on comprendre la formule attribuée à saint Augustin : « j’y crois parce que c’est absurde ».
Longtemps, les croyances ont été associées à des univers réputés non rationnels. Les sciences sociales ont d’abord observé les « tribus primitives » ou les mondes populaires, comme si la croyance n’appartenait pas à l’Occident éclairé. Mais ces approches ont été contestées : tout savoir peut être remis en question, et pour Paul Veyne, il « n’existe que des programmes hétérogènes de vérité ». Freud voyait dans les dogmes des illusions nourries par les désirs humains ; Mauss rappelait que la foi précède l’expérience. Et, comme l’écrit Jeanne Favret-Saada, étudier les croyances d’autrui revient souvent à leur refuser toute vérité possible.
Nous croyons tous à des choses dont nous n’avons ni l’expérience directe ni la démonstration : la forme de la Terre, les équations de la physique, l’existence d’événements historiques. Ces croyances viennent de la famille, de l’école, de la culture. Elles façonnent nos façons d’être sans que nous en ayons conscience. Certaines, racisme, machisme, n’ont même pas besoin d’être formulées pour agir puissamment. Wittgenstein notait qu’il est difficile de percevoir le manque de fondement de nos propres croyances : nous y sommes immergés.
Aujourd’hui, certaines croyances se diffusent sous des formes présentées comme rationnelles, comme la croyance économique néolibérale analysée par Frédéric Lebaron. Selon Jean-Pierre Vernant, un véritable rationalisme suppose une discussion ouverte ; lorsque le débat se ferme, les croyances reprennent leur place.
Ces tensions entre confiance, transmission, illusion et vérité se retrouvent au cœur des images. L’image peut susciter une vénération dangereuse, menant à l’idolâtrie. Ce n’est pas la figuration en elle-même que condamne le Décalogue, mais la création d’une image cultuelle. L’artiste devient alors un possible blasphémateur, imitation imparfaite de l’acte divin, incapable d’insuffler la vie à ce qu’il crée.
En Occident, le Concile de Trente a clarifié le statut des images sacrées : elles ne doivent pas être honorées pour elles-mêmes, mais pour ce qu’elles représentent. Les arts sacrés deviennent ainsi un moyen d’exprimer la magnificence du divin ; l’objet d’art porte la préciosité du sacré, qu’il soit façonné par un artisan ou un artiste.
Ainsi, croire et représenter procèdent d’un même mouvement : une adhésion préalable, un rapport au monde qui précède l’explication. L’art devient alors un lieu privilégié pour percevoir, interroger et ressentir les croyances qui nous traversent.
