
Elle a été son unique élève, a côtoyé les grandes figures de son époque et s’est fait une place dans un monde de l’art qui ne facilitait pas vraiment la vie des femmes. Pourtant, son nom reste encore trop souvent dans l’ombre de celui de son maître. Il est temps de changer ça.
Il y a des artistes dont on connaît les œuvres sans forcément connaître le nom. Et puis il y a Eva Gonzalès, que l’on a parfois tendance à présenter comme « l’élève de Manet » avant même de parler de son propre travail. Une étiquette plutôt réductrice pour une peintre qui mérite largement son propre chapitre dans l’histoire de l’art.
Née à Paris en 1847 dans une famille cultivée, Eva Gonzalès grandit dans un environnement où les arts et la littérature occupent une place importante. Elle commence sa formation auprès du peintre Charles Chaplin, qui dirige notamment un atelier réservé aux femmes. En 1869, sa rencontre avec Édouard Manet marque un tournant : elle devient son unique élève officielle. Rien que ça !
Mais attention, Eva Gonzalès n’est pas simplement une admiratrice qui reproduit les recettes de son maître. Si l’influence de Manet est bien présente dans ses premières œuvres, leur relation évolue progressivement vers un véritable dialogue artistique. Elle développe alors une peinture personnelle, à la touche fluide et lumineuse, attentive aux scènes de la vie quotidienne.
Ses tableaux nous invitent dans des intérieurs bourgeois, auprès de femmes qui lisent, se reposent, se préparent ou simplement occupent leur temps. Pas besoin de grandes scènes historiques ni de personnages mythologiques pour retenir notre attention. Chez Eva Gonzalès, le quotidien devient un sujet à part entière. Et c’est justement ce qui rend son œuvre si agréable à regarder aujourd’hui.
On pense évidemment à Berthe Morisot ou à Mary Cassatt, deux autres grandes figures de la peinture du XIXe siècle. Pourtant, Eva Gonzalès ne rejoint jamais véritablement le groupe impressionniste. Elle expose régulièrement au Salon officiel, où elle présente notamment Une loge aux Italiens, aujourd’hui conservée au musée d’Orsay. Une œuvre qui témoigne de son regard sur la société parisienne et de sa liberté picturale.
Mais alors, pourquoi connaît-on si peu son nom ? Son destin joue certainement un rôle dans cette relative disparition des grands récits de l’histoire de l’art. En 1879, elle épouse le peintre et graveur Henri Guérard. Quelques années plus tard, en avril 1883, elle donne naissance à leur fils. Elle meurt malheureusement le 6 mai, à seulement 36 ans, des suites d’une embolie. Sa carrière s’interrompt brutalement, alors même qu’elle est en pleine évolution.
Une exposition rétrospective de 88 œuvres est organisée en son hommage en 1885. Pourtant, au fil du temps, son nom s’efface progressivement derrière ceux d’autres artistes de sa génération. Une histoire qui rappelle combien la place des femmes dans les récits de l’histoire de l’art reste un sujet essentiel.
Heureusement, le Petit Palais lui consacre aujourd’hui une grande exposition. Près de 100 œuvres — peintures, pastels et gravures — permettent de redécouvrir son parcours, ses portraits, ses scènes intimistes et son regard sur le monde qui l’entourait. Une occasion de la replacer au centre de l’attention, plutôt que de la laisser éternellement dans le sillage de Manet.
Et puis, avouons-le : il est assez réjouissant de découvrir une artiste dont on ne nous a pas déjà raconté l’histoire cent fois. De quoi ressortir du musée avec un nouveau nom à retenir, quelques tableaux préférés et une furieuse envie de retourner voir les collections du XIXe siècle.
Eva Gonzalès n’était pas seulement l’élève de Manet. Elle était une artiste à part entière. Et il était grand temps de lui consacrer toute l’exposition.
